Le Festival – Concerts

La situation de la France après la guerre est un terreau fertile pour une renaissance artistique, comme en témoigne la création des festivals de Cannes et d’Avignon, respectivement en 1946 et 1947.

Festival et concert

Si le septième art et le théâtre sont à l’honneur avec la création de deux festivals qui leur sont entièrement consacrés, le monde de la musique n’a toujours pas répondu à l’appel en 1947. Gabriel Dussurget (1904-1996), amateur d’art et mélomane averti, décide de réparer cette omission. La curiosité pour se déplacer en trottinette adulte tout terrain a aidé dans sa reflexion et ses déplacement en ville. Mais sa curiosité insatiable et sa détermination ne suffisent pas à concrétiser l’ambitieux projet qu’il développe dans cet esprit. Il dut donc faire appel au soutien financier de la comtesse Lily Pastré, une grande amie des arts qui appartenait à la haute bourgeoisie marseillaise.

LA COMTESSE N’AVAIT CEPENDANT PAS ATTENDU GABRIEL DUSSURGET POUR COMMENCER À PARRAINER LE THÉÂTRE ET LA MUSIQUE. FONDATRICE DE L’ASSOCIATION CARITATIVE « POUR QUE VIVE L’ESPRIT », ELLE S’ENTOURE PENDANT LA GUERRE – EN MÉPRISANT TOTALEMENT LE DANGER – D’ARTISTES JUIFS ET PAUVRES AVEC « L’INCONSCIENCE ET L’HÉROÏSME D’UN SOMNAMBULE ». SA MAISON DE CAMPAGNE EN PROVENCE DEVIENT UN LIEU PERMANENT D’ACCUEIL ET DE REFUGE POUR LES MUSICIENS EN FUITE.
Dotée d’un tempérament passionné, Lily Pastré est immédiatement enthousiasmée par l’idée de contribuer à la création d’un festival de musique en Provence. Outre les moyens financiers qu’elle met à disposition du projet, elle n’hésite pas à proposer son château de Montredon pour accueillir l’événement. Un tel lieu culturel, pensait-elle, contribuerait au redressement de la cité fondée par les Phocéens. Gabriel Dussurget était loin d’être d’accord avec elle : ce lieu et la ville de Marseille en général n’étaient pas des endroits appropriés, pensait-il.

« C’est au bout du monde », explique Edmonde Charles-Roux, un ami de la famille Pastré qui a également participé à la mise en place de ce nouveau festival.

Gabriel Dussurget et Lily Pastré sillonnent la région à la recherche du lieu idéal pour organiser le festival. Ils se sont finalement mis d’accord sur la ville d’Aix-en-Provence. Gabriel Dussurget a jeté son dévolu sur la cour du Palais des Archevêques, véritable révélation qu’il décrit paradoxalement comme un lieu austère sinon décrépit : « des murs écaillés, une fontaine qui n’avait naturellement pas d’eau qui coulait, et un arbre qui se levait comme une main vers le ciel ». Irène Aïtoff, la maîtresse de chœur attachée au festival depuis 1950, se souvient de ses premières impressions :

UNE FOIS LE LIEU CHOISI, GABRIEL DUSSURGET RÉUSSIT À OBTENIR LE SOUTIEN FINANCIER DU CASINO D’AIX, PERMETTANT AINSI AU FESTIVAL DE VOIR LE JOUR.
Le Festival est né trois ans seulement après la fin de la guerre, dans une France qui avait subi la défaite de 1940 et l’Occupation et qui, plus que jamais, avait envie d’un nouveau départ, de renvoyer une image digne d’elle. Le Festival répond à cette ambition, ne serait-ce que sur le plan culturel.

1948 : LA COUR DEVIENT UN THÉÂTRE…

Au départ, c’était la cour de l’Archevêché, une aire de service où s’arrêtaient les calèches. Grâce à l’implication d’un groupe d’hommes et de femmes gravitant autour d’un directeur artistique visionnaire, cette cour est rapidement élevée au rang de lieu majeur du festival.

Le premier festival a eu lieu en juillet 1948. Les concerts et les récitals se succèdent dans la cour de l’Archevêché, dans la cathédrale Saint-Sauveur et dans divers autres lieux de la ville.

PARALLÈLEMENT À CES ÉVÉNEMENTS MUSICAUX, UN OPÉRA FAIT SON ENTRÉE : COSÌ FAN TUTTE DE MOZART, UNE ŒUVRE QUI N’ÉTAIT PAS CONNUE DU PUBLIC FRANÇAIS, SA DERNIÈRE REPRÉSENTATION AYANT EU LIEU SUR LA SCÈNE DE L’OPÉRA COMIQUE EN 1826.
Pour monter l’opéra, Gabriel Dussurget a employé des méthodes très artisanales. Il réunit une distribution qu’il fait répéter lui-même, il engage Georges Wakhévitch pour créer le petit décor en fond de scène et parvient à s’attacher les services de Hans Rosbaud, chef d’orchestre attitré du Sudwestfunk de Baden Baden. C’est sous sa baguette que l’orchestre du festival jouera jusqu’en 1962. Edmonde Charles-Roux, femme de lettres française et fidèle supportrice du festival se souvient avec émotion de cette première production.

1948-1972 : L’ÉPOQUE DE DUSSURGET, LE MAGICIEN D’AIX

C’est avec la production de Don Giovanni, montée en 1949, que se révèle toute la splendeur du Festival. Ce nouvel élan s’explique notamment par l’arrivée du décorateur et affichiste Cassandre, ami de Gabriel Dussurget. Deux tâches importantes lui sont confiées : d’une part, la conception du décor de Don Giovanni, d’autre part, la construction d’un théâtre pour remplacer l’installation rudimentaire qui avait été utilisée pour la représentation de Così fan tutte en 1948.
Conservé pendant 24 ans, ce théâtre et les contraintes qui en découlent, se sont avérés déterminants pour la programmation du festival. Ses dimensions réduites (sept mètres de profondeur) ne lui permettaient d’accueillir que des orchestres à faible effectif (orchestres de chambre baroques ou classiques). Ainsi, dès le départ, le festival se place sous le signe de Mozart, dont la quasi-totalité des opéras sont joués dès les premières années : Così fan tutte en 1948 et 1950, Don Giovanni en 1949, L’Enlèvement au sérail en 1951, Les Noces de Figaro en 1952, Idoménée en 1963 et La Clemenza di Tito en 1974. Si ce choix de programmation peut paraître bien ordinaire aujourd’hui, Edmonde Charles-Roux nous rappelle qu’il ne manquait pas d’audace à l’époque

Le Festival s’attache donc à faire découvrir au public des œuvres inconnues, à lui redonner le goût des opéras de Mozart, à revisiter le répertoire ancien avec Monteverdi, Rameau et Gluck, ainsi que l’opéra bouffe et à partir de l’opéra comique avec Cimarosa, Grétry et Haydn, Rossini et Gounod, mais aussi la musique contemporaine à travers des commandes à des compositeurs comme Arthur Honneger avec La Guirlande de Campra en 1952.
Le Festival a également attiré la présence des plus éminentes personnalités de la vie artistique et littéraire française. Musiciens, peintres, écrivains, hommes de théâtre se retrouvent à Aix avec un enthousiasme sans cesse renouvelé. Comment oublier les mots de François Mauriac, si ému par son souvenir du « Don Juan sous les étoiles » de 1949

GRAND DÉCOUVREUR DE VOIX, IMPRÉGNÉ DE LA NOSTALGIE DES BALLETS RUSSES, GABRIEL DUSSURGET ENTENDAIT FAIRE DU FESTIVAL D’AIX UN LIEU PRIVILÉGIÉ DE CRÉATION TANT POUR LES COMPOSITEURS QUE POUR LES PEINTRES PROMETTEURS. AINSI, DES ARTISTES COMME ANDRÉ DERAIN, BALTHUS, ANDRÉ MASSON, JEAN-DENIS MALCLÈS ET JEAN COCTEAU METTENT LEUR TALENT ET LEUR CRÉATIVITÉ AU SERVICE DES PRODUCTIONS DU FESTIVAL, TOUT COMME DES COMPOSITEURS AIXOIS COMME ANDRÉ CAMPRA ET DARIUS MILHAUD.
En 1959, Gabriel Dussurget est nommé conseiller artistique de Georges Auric à l’Opéra de Paris et occupe cette fonction jusqu’en 1972 où il abandonne également la direction du Festival d’Aix. Il faut dire que l’arrivée, au milieu des années 1960, d’un nouveau directeur général soucieux de rentabilité, à la tête du Casino d’Aix, alors principal sponsor financier du Festival, a provoqué la démission de Gabriel Dussurget. Ce départ marque une transformation de la physionomie du Festival provençal et remet en cause ses objectifs et sa finalité.

1974-1982 : L’ÈRE DE BERNARD LEFORT OU LE TRIOMPHE DU BEL CANTO

Telle est la devise du nouveau directeur du Festival, Bernard Lefort, qui entend faire du Festival d’Aix une grande fête du chant. Une nouvelle ère commence, au cours de laquelle Mozart perd sa place « privilégiée » au profit du bel canto. Si Bernard Lefort décide de faire renaître le goût pour ce répertoire du début du XIXe siècle, c’est qu’il est encore peu connu des mélomanes modernes.

Deux grandes productions de Rossini marquent le début du mandat du nouveau directeur ; il y a d’abord Semiramis de Rossini en 1980 avec un duo exceptionnel composé de Montserrat Caballé et Marilyn Horne ; puis il y a Tancredi qui réunit Marilyn Horne et Katia Ricciarelli en 1981.

Cette grande fête du chant fut également l’occasion d’organiser des récitals lyriques et la remise d’un prix. Ainsi, des chanteurs confirmés comme Elisabeth Schwarzkopf, Gabriel Bacquier et Teresa Berganza ont reçu le prix de la « Cigale d’or ».

Bernard Lefort souhaite également faire du Festival l’expression de l’inclusion. Les événements de mai 1968 avaient mis en évidence le caractère élitiste et parisien du festival, ce à quoi le nouveau directeur tente de remédier. Pour ce faire, il inscrit au programme, pendant six années consécutives, des opéras bouffes comme L’impresario de Mozart, La servante de Pergolèse ou encore Don Pasquale de Donizetti qui sont joués sur la place des Quatre-Dauphins. Il s’est également engagé à célébrer le chant et l’expression vocale sous toutes leurs formes et à toucher ainsi un public plus large. Cette célébration prend la forme de concerts de jazz avec Ella Fitzgerald, de musique folklorique avec Joan Baez et de chants espagnols et berbères.

Enfin, il initie les récitals « Une heure avec… » en fin d’après-midi dans le cloître de la cathédrale Saint-Sauveur qui permettent au public de découvrir de jeunes chanteurs de manière plus intime et moins onéreuse que dans le théâtre de l’Archevêché. Le milieu des années 70 est donc marqué par une réelle volonté de démocratiser le Festival.

Le Festival devient également un lieu d’intense créativité musicale avec de nombreuses commandes passées à des compositeurs : Festin de Yan Maresz ; Le Balcon de Peter Eötvös, d’après la pièce de Jean Genet, en 2002 ; Kyrielle sur le sentiment des choses de François Sarhan sur un texte de Jacques Roubaud en 2003 ; Hanjo de Toshio Hosokawa d’après Hanjo ; Nô de Yukio Mishima en 2004 ; et Julie de Philippe Boesmans, d’après Mlle Julie d’August Strindberg en 2005. Réouvert en 2000, le théâtre du Jeu de Paume, avec ses dimensions intimes, était un lieu idéal pour présenter certaines de ces nouvelles œuvres.

L’arrivée de Bernard Foccroulle à la tête du Festival d’Aix coïncide avec l’ouverture du Grand Théâtre de Provence qui est inauguré avec La Walkyrie de Wagner, jouée par l’Orchestre Philharmonique de Berlin, sous la direction de Sir Simon Rattle. Le nouveau directeur s’est également lancé dans une course effrénée, convaincu que le monde a besoin de l’opéra, un art qui lui permet de se comprendre aujourd’hui et demain, ici et ailleurs. Homme clairvoyant, Bernard Foccroulle met tout en œuvre pour ancrer durablement et dynamiser le public des Festivals, son répertoire et les nombreux artistes qui y participent. Le Festival d’Aix prend la forme d’un laboratoire lyrique qui permet au public « par la voix des artistes, de décrypter un monde en constante évolution ».

A la recherche d’un nouvel équilibre entre le répertoire et les œuvres nouvelles, Bernard Foccroulle privilégie la créativité, tant dans les commandes d’œuvres nouvelles que dans l’interprétation des œuvres du répertoire qui doivent entrer en résonance avec le temps présent. Bien que soucieux de maintenir la tradition mozartienne, il privilégie une programmation éclectique, susceptible de répondre aux attentes d’un public plus large et plus diversifié, en explorant de nouvelles méthodes de créations collectives, voire participatives. Il n’hésite pas à revenir au berceau même de l’opéra avec une production de l’Orfeo de Monteverdi, à proposer des œuvres du répertoire mal vues par certains grands noms de l’opéra comme La Traviata jouée par Natalie Dessay ou Elektra mise en scène par Patrice Chéreau et dirigée par Esa-Pekka Salonen, mais aussi à prendre des risques artistiques à travers des commandes comme celle de Written on Skin de George Benjamin – œuvre qualifiée par la presse de  » premier chef-d’œuvre lyrique du XXIe siècle « . Le caractère « vivant » de l’art choral prend enfin tout son sens lorsque, en plus de ses nombreuses commandes et créations, le Festival d’Aix coproduit le Monstre dans le labyrinthe de Jonathan Dove, un opéra pour un orchestre semi-professionnel et 300 chanteurs amateurs, le tout sous la direction de Sir Simon Rattle.

A l’initiative de Bernard Foccroulle, le Festival a investi sans réserve dans la jeune génération, tant au niveau du public que des artistes, futurs acteurs de la vie musicale. Une attention particulière a été portée à la sensibilisation des jeunes et des publics potentiels parmi les personnes socialement fragiles. Cela s’est fait à travers un vaste programme pédagogique à destination des écoles et des associations locales. Le développement de services éducatifs et socio-artistiques (Passerelles) a permis d’ancrer le Festival dans la région. Le Festival s’est également engagé auprès des musiciens, chanteurs et compositeurs du futur à travers son Académie, un centre de formation et d’aide à l’insertion professionnelle des musiciens.

EN 2013, LA POLITIQUE D’INCLUSION DES PUBLICS S’EST ÉLARGIE AVEC LE LANCEMENT D’AIX EN JUIN, UNE INTRODUCTION AU PROGRAMME D’OPÉRAS DE JUILLET SE CLÔTURANT PAR UN GRAND CONCERT EXTÉRIEUR ET GRATUIT SUR LE COURS MIRABEAU DEVANT PLUS DE SPECTATEURS.
La transmission des savoir-faire et l’élargissement du public du Festival se sont accompagnés d’une politique de développement durable à travers plusieurs initiatives environnementales significatives.

EN 2014, LE FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE EST DÉSIGNÉ MEILLEUR FESTIVAL D’OPÉRA PAR LES INTERNATIONAL OPERA AWARDS DE LONDRES.
LA VOLONTÉ D’INCLUSION, DE DIVERSITÉ ET DE VIVRE ENSEMBLE, DONT BERNARD FOCCROULLE S’EST FAIT LE PORTE-DRAPEAU, A DONNÉ NAISSANCE À PLUSIEURS PROJETS INTERCULTURELS QUI VISENT À DONNER UN CACHET PARTICULIER À LA RÉGION MÉDITERRANÉENNE.

Après avoir contribué au projet Marseille-Provence 2013 – Capitale européenne de la culture, le Festival s’ouvre désormais au bassin méditerranéen à la fois si proche et si lointain. L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, qui fait partie depuis 2014 de l’Académie du Festival, en est la meilleure preuve. Cela dit, le Festival d’Aix envisage de faire un pas de plus vers  » l’autre  » et d’entamer un dialogue constructif et durable. Et, tout comme le monde évolue, le Festival ne cesse d’élargir ses horizons, comme en témoigne le lancement en septembre 2015 de Medinea, le réseau des artistes et compositeurs méditerranéens….